Les images sont connues. Des commerces pillés, des étrangers chassés, des corps dans les rues. Les victimes ont des noms zimbabwéens, mozambicains, nigérians, congolais, malawites. Les auteurs sont sud-africains. Et les dirigeants, eux, regardent ailleurs. La xénophobie en Afrique du Sud n’est pas un accident de parcours ni l’expression spontanée d’une frustration populaire incontrôlable. C’est un phénomène structurel, récurrent, documenté depuis les années 1990, qui resurgit avec une régularité troublante sans que l’État ait jamais choisi d’y mettre fin avec la fermeté qu’il réserve à d’autres types de troubles. Le silence des dirigeants n’est pas de la négligence : c’est une position politique. Ne pas condamner, c’est permettre. Ne pas poursuivre, c’est encourager. Ce qui rend cette violence particulièrement révélatrice, c’est ce qu’elle épargne. Les communautés blanches héritières des structures économiques de l’apartheid ne sont pas ciblées. Les intérêts économiques étrangers non-africains ne sont pas menacés. Ce sont les Africains ceux qui viennent du continent, ceux qui partagent une histoire de colonisation et de résistance qui sont désignés comme la menace. “L’Africain étranger vole les emplois. L’Africain étranger prend les femmes. L’Africain étranger dégrade les quartiers. “ Pendant ce temps, les structures économiques qui maintiennent la majorité noire sud-africaine dans la pauvreté trois décennies après la fin de l’apartheid demeurent intactes, et personne ne descend dans la rue pour les cibler. Il faut nommer cette contradiction sans détour : on ne peut pas se réclamer de la lutte antiraciste, brandir l’héritage de Mandela et de l’ANC sur la scène internationale, et simultanément laisser ses citoyens massacrer leurs voisins africains dans l’impunité. On ne peut pas demander au monde de reconnaître la dignité noire tout en traitant le Zimbabwéen ou le Nigérian comme une sous-humanité importée. L’argument économique avancé par les auteurs de ces violences ne résiste pas à l’analyse. L’Afrique du Sud compte des millions de ses propres ressortissants établis au Zimbabwe, au Mozambique, en Zambie, au Botswana, et au-delà. Des Sud-Africains vivent, travaillent et font des affaires dans toute l’Afrique et dans le monde entier. Si le principe de réciprocité que ces mêmes Sud-Africains violent chez eux était appliqué à leurs compatriotes à l’étranger, les conséquences seraient immédiates et désastreuses. La solidarité continentale n’est pas un luxe idéologique : c’est une assurance réciproque que l’on ne peut pas souscrire pour soi-même tout en la refusant aux autres.
Pendant des décennies, les Africains ont expliqué leur division comme le fruit de la conférence de Berlin de 1884, où les puissances européennes se sont partagé le continent en traçant des frontières arbitraires, séparant des peuples, ignorant des appartenances culturelles séculaires. Cet argument est historiquement fondé. Mais cela devrait être l’occasion pour les africains de démontrer leur grandeur: celle que cette division était subie, imposée de l’extérieur, et qu’une fois les indépendances acquises, les peuples africains sauraient reconstruire l’unité que l’Europe avait brisée. Cette promesse n’a pas été tenue. Pire : la xénophobie sud-africaine, comme d’autres formes de rejet de l’Africain par l’Africain observées sur le continent, pose une question que peu osent formuler franchement. Si après soixante ans d’indépendances, après des décennies de rhétorique panafricaine, après l’Union africaine, après toutes les déclarations d’unité et de fraternité, un Sud-Africain peut encore brûler le commerce d’un Zimbabwéen en le traitant d’étranger indésirable, alors il faut avoir le courage de se demander si la division africaine n’est pas seulement le produit de Berlin. Berlin a tracé des frontières sur une carte. Mais aucun Européen n’a mis dans le cœur d’un homme la haine de son voisin africain. Cette haine-là est produite de l’intérieur, entretenue de l’intérieur, et seul l’intérieur peut en décider. Ce n’est pas une condamnation définitive des peuples africains. C’est un appel à l’honnêteté. L’unité africaine ne peut pas rester un slogan de tribune pendant que la xénophobie prospère dans les rues de Johannesburg. Si les frontières de Berlin ont divisé l’Afrique, c’est à l’Afrique de montrer que son unité est plus forte que ces lignes tracées par d’autres. Jusqu’à présent, trop de comportements donnent à penser le contraire.
Il y a une dernière dimension que les auteurs et les complices silencieux de cette xénophobie semblent ignorer : ils sont en train de créer une jurisprudence dangereuse, dont les conséquences dépasseront largement les frontières du continent. À l’ère de la mondialisation et de la globalisation, la circulation des personnes n’est pas une anomalie à combattre c’est une condition de l’ouverture d’esprit, de l’apprentissage mutuel, de l’acquisition de connaissances culturelles, du développement économique partagé. Un continent qui se ferme à lui-même se condamne à l’immobilisme et à la régression. Mais le danger est encore plus immédiat et plus grave. Quand des Africains s’en prennent violemment à d’autres Africains en les désignant comme des étrangers indésirables, ils fournissent aux racistes du monde entier une justification supplémentaire pour exacerber leur haine envers la peau noire. Le raisonnement est simple et redoutable : si les Africains eux-mêmes ne se supportent pas entre eux, pourquoi le reste du monde devrait-il les accueillir, les respecter, les protéger ? La xénophobie africaine devient ainsi du carburant pour le racisme anti-noir hors d’Afrique. Or le Noir n’est déjà accepté nulle part dans le monde sans conditions, sans suspicion, sans avoir à prouver deux fois sa légitimité. Se permettre de s’entre-déchirer dans ce contexte, c’est affaiblir collectivement chaque Africain qui vit, travaille ou circule hors du continent. C’est trahir non seulement son frère africain présent, mais tous ceux qui, partout dans le monde, portent la même peau et subissent les mêmes regards.
Si l’Afrique veut encore parler de racisme au monde avec autorité morale, elle doit d’abord régler ses comptes avec la xénophobie qu’elle produit chez elle. On ne peut pas réclamer le respect de sa dignité à l’extérieur quand on piétine celle de son frère à l’intérieur. Et on ne peut pas continuer à invoquer Berlin pour expliquer une division que l’on choisit, aujourd’hui, librement, de perpétuer.