L’Afrique de l’Ouest vit depuis plus d’une décennie une reconfiguration violente de ses espaces politiques et économiques. Le Sahel concentre l’essentiel de cette dynamique : entre 2015 et 2024, le nombre d’incidents sécuritaires liés aux groupes armés non étatiques a été multiplié par plus de dix dans la bande Mali-Burkina Faso-Niger, selon les données ACLED. Et cela s’est étendu vers la partie septentrionale, frontière que les pays du Sahel partagent avec les pays du Sahel côtier. Mais réduire la question à sa dimension sécuritaire revient à en manquer le cœur. La conflictualité est d’abord un phénomène économique qui naît de structures économiques défaillantes, elle les détruit davantage, et elle rend leur reconstruction exponentiellement plus coûteuse.

L’Institute for Economics and Peace estime que le coût global de la violence pour l’Afrique subsaharienne dépasse annuellement 300 milliards de dollars en parité de pouvoir d’achat, soit une charge supérieure à l’ensemble de l’aide publique au développement reçue par le continent. Les économies du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont subi des contractions significatives de leur PIB agricole dans les zones de conflit actif, tandis que les coûts de transaction commerciale ont explosé sous l’effet des coupures routières, des extorsions aux checkpoints et de la désorganisation des marchés noirs hebdomadaires transfrontaliers.

Ce que la guerre détruit au-delà du visible

Les destructions d’infrastructures physiques sont documentées et relativement quantifiables. Ce qui l’est beaucoup moins, c’est la destruction du capital humain et du capital social, deux actifs dont la reconstitution prend des générations.

L’Afrique de l’Ouest compte aujourd’hui plus de quatre millions de personnes déplacées internes selon le HCR. Ce sont des personnes qui sont traumatisées et portent des séquelles à vie qui influencent naturellement leur comportement. Aussi, est-il que chaque déplacement représente une rupture de la chaîne productive locale : un agriculteur, un artisan déplacé n’est plus un contribuable, n’est plus un acheteur sur le marché local, n’est plus un transmetteur de savoir-faire. Il faut également noter que ces périodes d’instabilité sécuritaire entraîne la désorganisation des réseaux de confiance interpersonnelle comme les tontines, les coopératives villageoises, les réseaux commerciaux trans ethniques qui à leur tour ont comme conséquence une perte économique réelle, non monétisée, mais structurante. Pourtant, ces mécanismes constituent dans les zones rurales sahéliennes le principal filet de sécurité économique des ménages pauvres, et leur effondrement produit une vulnérabilité qui persiste bien après la fin des hostilités. Au delà de cela, toujours en ce qui concerne le capital humain, une partie de la jeunesse se retrouve détournée. Ce qui donne des enfants soldats, des jeunes armés des fois pour survivre et épargner leur famille et d’autres fois par reconnaissance au leader ou pour suivre une idéologie religieuse.

Plus de détails dans un article précédemment publié : la religion, l’opium du peuple ? https://blog.jiigy.com/article/la-religion-lopium-du-peuple-une-piece-a-double-face

Quand l’économie de guerre se presente comme un système d’intérêts organisés

Si la conflictualité impose des coûts massifs aux populations, elle génère simultanément des rentes considérables pour les acteurs qui l’ont créé, la maintiennent pour suffisamment l’exploiter. Ce sont donc des gens qui n’ont aucun intérêt à ce que cela s’arrête. La guerre n’est plus seulement un échec de gouvernance. C’est aussi un marché.

Les groupes armés ont progressivement construit des économies parallèles dont la survie dépend du maintien de l’instabilité. Ces économies reposent sur plusieurs piliers interdépendants : trafic de drogues utilisant les corridors d’insécurité comme voies de passage, circulation illicite d’armes légères, trafic de biens culturels prospérant dans les zones où les institutions de protection patrimoniale sont neutralisées, traite des êtres humains s’intensifiant mécaniquement dans les contextes de déplacement massif, et introduction délibérée de produits contrefaits ou dangereux pour la santé transitant par les mêmes réseaux logistiques. Le blanchiment des revenus générés transite par des circuits formels et informels entremêlés, de la transaction de bétail à l’immobilier dans les capitales régionales.

En exemple, la stratégie récente du JNIM au Mali illustre cette logique avec une clarté glaçante. Selon le Timbuktu Institute, les jihadistes ont changé de tactique en décidant de perturber l’approvisionnement du pays pour déstabiliser et asphyxier l’économie malienne, isoler la capitale Bamako et accentuer la pression économique sur le régime de transition ciblant délibérément une région où près de 80 % de l’or malien est produit et par où transitent 30 % des importations terrestres, carburant et céréales notamment. Depuis septembre 2025, le JNIM s’attaque aux camions-citernes de carburant venant du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, provoquant la suspension des cours dans les écoles et les universités et paralysant les engins agricoles en pleine période de récoltes. Le prix du gasoil a augmenté de 29 % fin mars 2026, les coupures d’électricité et d’eau se sont multipliées dans la capitale, et le Mali demeure structurellement vulnérable, dépendant à plus de 90 % des importations pour ses produits pétroliers.

Causer tout cela fait partie de la stratégie. Le blocus représente une évolution dans la tactique du JNIM : plutôt que de tenter de prendre Bamako par les armes, le groupe utilise la guerre économique pour démontrer l’incapacité du gouvernement à protéger les services de base et les chaînes d’approvisionnement. Ces acteurs n’ont donc aucun intérêt à la paix. Toute approche qui se limiterait à la sensibilisation sans s’attaquer aux structures économiques qui font vivre la guerre est vouée à l’inefficacité non par manque de bonne volonté, mais par méconnaissance de la rationalité de l’adversaire.

Ce que le cas algérien enseigne

L’Algérie des années 1990 a traversé une décennie de violence comparable, et sa sortie de crise offre des enseignements opérationnels précieux à condition de ne pas en faire un modèle naïf. Durant la décennie noire, l’économie algérienne avait enregistré des pertes évaluées à plus de 20 milliards de dollars, et de nombreux projets d’envergure étaient bloqués pour raisons de sécurité.

La sortie de crise a reposé sur trois piliers simultanés : pression militaire soutenue et sans compromis sur les maquis, offre juridique et économique crédible aux combattants prêts à déposer les armes, la réinsertion sociale et professionnelle par des licences de commerce et des crédits bancaires et retournement des acteurs internes, en cooptant d’anciens membres des groupes armés pour déjouer des actions terroristes. En d’autres termes : on a rendu la paix économiquement plus intéressante que la guerre pour les acteurs en mesure de choisir.

Mais le modèle algérien a une limite majeure que le Sahel ne peut ignorer : les réseaux économiques illicites n’ont pas été démantelés, ils ont migré. Le GSPC est devenu AQMI, et plus tard d’autres branches ont vus également le jour et se sont installé dans les zones grises sahéliennes laissées ainsi repoussé hors des frontières algériennes. La paix algérienne a en partie externalisé son économie de guerre vers des États plus fragiles et le Mali, le Niger, le Burkina Faso en ont hérité.

Vers une économie politique de la paix durable ?

Une économie de la paix sérieuse en Afrique de l’Ouest est elle possible? Envisageable? Il est important de ne pas se limiter à la reconstruction post-conflit. cela suppose qu'il faut agir sur les déterminants structurels de la violence qui sont : l’exclusion économique des périphéries, marginalisation des économies pastorales, absence de services publics et en tout le démantèlement effectif des économies parallèles qui prospèrent dans les zones grises. Cela requiert une coopération douanière et judiciaire renforcée, des mécanismes de traçabilité des biens culturels et des flux financiers illicites, et des politiques économiques alternatives capables d’offrir aux populations marginalisées des revenus licites compétitifs. un programme de désarmement s’avère indispensable également.

Le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO en 2024 fragilise davantage l’architecture régionale de prévention précisément au moment où les dynamiques conflictuelles exigent une réponse collective. L’enjeu est économique au sens le plus fondamental : les sociétés qui investissent dans la paix accumulent du capital humain, social et productif. Celles qui laissent prospérer les économies de guerre en transfèrent le coût aux générations suivantes avec intérêts. Tout cela retarde le développement car les fonds qui sont censés construire le pays partent en grande quantité dans l’armement. Ce qui enrichit également l’industrie de l’armement. Un cycle labyrinthe ? Ou une boîte à pandore?