En octobre 2024, le président ghanéen John Dramani Mahama annonçait son intention de criminaliser les échanges sexuels contre des opportunités d’emploi. Cette annonce, saluée par certains comme un signal politique fort, a surtout eu le mérite de nommer publiquement un phénomène que les rapports d’organisations comme Human Rights Watch et l’Union africaine documentent depuis plusieurs années dans les secteurs publics, privés, universitaires et informels de nombreux pays africains. Ce phénomène n’est pas une déviance morale isolée. C’est le symptôme d’un marché du travail structurellement défaillant, dans lequel l’asymétrie de pouvoir entre recruteurs et candidats amplifiée par les inégalités de genre crée les conditions d’une prédation systémique.
Un phénomène structurel ancré dans les fragilités du marché du travail Le « sexe contre emploi » prospère là où la demande d’emploi écrase l’offre et où les processus de recrutement manquent de transparence. En Afrique subsaharienne, le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans dépasse 20 % dans quinze pays selon la Banque mondiale, avec un sous-emploi massif dans un secteur informel qui emploie 85 % de la main-d’œuvre continentale. Dans ce contexte de rareté de l’emploi formel, le candidat et plus particulièrement la candidate se retrouve en position de vulnérabilité structurelle face à un recruteur qui détient un pouvoir « discrétionnaire » considérable sur son avenir professionnel.
Cette vulnérabilité est amplifiée par les inégalités de genre persistantes. Les femmes représentent 70 % des travailleurs informels selon l’Organisation internationale du travail, occupent moins de 30 % des postes de direction, et restent surreprésentées dans les emplois précaires. L’écart entre leur niveau de formation qui est en hausse constante depuis quinze ans et leur accès effectif aux postes qualifiés crée précisément l’espace dans lequel la prédation sexuelle s’installe : des femmes diplômées, compétentes, mais dépendantes de décideurs qui n’ont pas été contraints de rendre leurs processus de sélection transparents. Il serait cependant réducteur de limiter ce phénomène aux seules femmes. Les hommes en sont également victimes, dans des proportions que les données officielles sous-estiment considérablement. La pression des stéréotypes de genre et des préjugés culturels qui associent la virilité à l’invulnérabilité et à la domination crée un silence structurel autour des cas masculins. Un homme victime d’exploitation sexuelle dans un processus de recrutement dispose de encore moins d’espaces pour témoigner qu’une femme : la stigmatisation est double, celle de la victime et celle de l’homme qui avoue avoir été en position de faiblesse. Ce silence ne signifie pas une absence du phénomène mais plutôt il signifie que les données disponibles n’en capturent qu’une fraction. Toute politique publique sérieuse sur ce sujet doit également penser à intégrer cette dimension masculine, sous peine de produire des réponses partielles à un problème qui dépasse les frontières du genre.
Des institutions qui peinent à répondre
Les cadres juridiques existent. Le Ghana a adopté une loi sur la violence basée sur le genre en 2023 ; des législations similaires existent au Kenya et en Afrique du Sud. Mais l’existence d’un texte de loi ne produit pas mécaniquement une protection réelle. Dans la majorité des contextes africains, la capacité judiciaire est insuffisante, les délais de traitement dépassent deux ans dans de nombreux tribunaux et les mécanismes de protection des plaignantes contre les représailles professionnelles sont quasi inexistants. La stigmatisation culturelle constitue un obstacle supplémentaire. Des enquêtes qualitatives menées par l’OIT en Côte d’Ivoire et au Kenya documentent la pression sociale qui décourage les victimes de porter plainte, de peur d’être perçues comme ayant consenti à l’échange plutôt que de l’avoir subi. Dans ce contexte, la criminalisation annoncée par Mahama, aussi symboliquement importante soit-elle, risque de produire peu d’effets concrets si elle n’est pas accompagnée de réformes institutionnelles profondes à l’instar de la protection des lanceurs d’alerte comme l’a fait la législation sénégalaise, la numérisation des processus de recrutement, le quotas de transparence dans les administrations publiques.
Une crise de gouvernance économique et institutionnelle Au-delà de la question du genre, le phénomène révèle une crise plus large de la gouvernance économique. Les investissements en éducation supérieure ont produit une hausse de 15 % des inscriptions depuis 2015, sans que les marchés du travail africains aient été en mesure d’absorber cette main-d’œuvre qualifiée dont 30 % des diplômés africains se retrouvent au chômage selon la Banque mondiale. Ce déséquilibre entre formation et emploi crée un excédent de candidats qualifiés pour un nombre insuffisant de postes formels, ce qui mécaniquement augmente un certain pouvoir des recruteurs et le risque de pratiques clientélistes et prédatrices. Les données d’Afrobarometer montrent que la confiance dans les institutions africaines est passée de 45 % à 35 % en cinq ans, en lien direct avec la perception d’inégalités d’accès à l’emploi. Le « sexe contre emploi » n’est pas seulement une violation des droits des femmes c’est aussi un facteur d’érosion de la légitimité de l’État et des entreprises, qui alimente la défiance populaire envers des institutions perçues comme corrompues et inaccessibles aux plus méritants.
Le mouvement #MeToo africain, apparu au Nigeria en 2020 et relayé dans plusieurs pays du continent, a démontré que la visibilité publique des cas pouvait accélérer les réformes législatives. Il a aussi montré ses limites : sans transformation des structures économiques qui rendent les victimes vulnérables, la dénonciation publique ne suffit pas à protéger ceux et celles qui n’ont d’autre choix que de continuer à naviguer dans des marchés du travail où leur corps reste parfois la seule monnaie d’échange acceptée. C’est cette réalité structurelle que les gouvernements africains doivent s’engager à transformer pas seulement à condamner.