La justice menstruelle : un mouvement global aux contours encore incomplets
La justice menstruelle est un mouvement mondial qui combat l’injustice structurelle, la stigmatisation et la pauvreté vécues par les personnes qui menstruent. Elle exige l’accès universel aux protections, des infrastructures sanitaires adéquates et des politiques publiques qui reconnaissent la santé menstruelle comme un droit humain fondamental. Elle s’articule classiquement autour de trois piliers : l’accès matériel aux protections et à l’eau potable, l’éducation et la lutte contre les tabous, et le changement législatif et institutionnel.
Sur le plan des avancées concrètes, plusieurs expériences mondiales font figure de référence. L’Écosse a été le premier pays au monde à voter une loi imposant légalement la gratuité des protections menstruelles dans les écoles, les universités et les collectivités locales, avec des effets mesurés sur la réduction de l’absentéisme scolaire. Le Kenya et la Nouvelle-Zélande ont suivi une logique similaire de distribution systématique dans les écoles publiques. En Colombie et en Inde, des mobilisations citoyennes ont abouti à la suppression totale de la TVA sur les produits menstruels, reconnus comme biens de première nécessité. En Europe, l’Espagne a ouvert la voie d’un congé menstruel légal pour les femmes souffrant de menstruations invalidantes. En Catalogne, une distribution gratuite de produits réutilisables via le réseau des pharmacies a été lancée, combinant logique économique et ambition écologique.
Ces initiatives méritent d’être reconnues pour ce qu’elles sont : des ruptures politiques réelles dans un domaine longtemps maintenu dans l’invisibilité. Mais elles ne sauraient constituer un horizon suffisant, en particulier pour le continent africain, où les réalités de terrain posent des questions que ces modèles ne traitent pas encore.
Quand la sécurité chimique devient un pilier oublié
Les protections menstruelles disponibles sur le marché africain et leurs effets sur la santé des femmes et des jeunes filles constituent un angle mort majeur du débat sur la justice menstruelle. La question de l’accès ne peut être dissociée d’une interrogation plus fondamentale, trop longtemps éludée par les politiques publiques et les campagnes humanitaires : ces protections sont-elles sûres pour celles à qui on les destine ?
En Afrique subsaharienne, le marché est largement dominé par des produits importés à bas coût, dont la composition chimique échappe à tout contrôle réglementaire rigoureux.
Pourtant l’Afrique de l’Ouest dispose de producteurs de grands producteurs de coton Nous y reviendrons pour établir le lien entre le coton et la justice menstruelle
Les serviettes hygiéniques jetables industrielles, qui constituent l’essentiel des distributions scolaires et humanitaires, contiennent fréquemment des perturbateurs endocriniens phtalates, bisphénols, parabènes ainsi que des résidus d’agents de blanchiment au chlore susceptibles de libérer des dioxines, substances reconnues comme cancérigènes. Une étude de l’Université de l’État-Libre d’Afrique du Sud a révélé la présence de ces composés dans la quasi-totalité des serviettes testées sur le marché africain. La muqueuse vaginale, tissu hautement vascularisé et particulièrement perméable, absorbe ces composés de manière plus directe et plus intense que la peau ordinaire. L’exposition cumulée sur plusieurs décennies de vie menstruelle fait peser des risques sérieux de dérèglements hormonaux, d’affections gynécologiques chroniques et, dans les cas les plus graves, de cancers de l’appareil génital.
Or dans la grande majorité des pays africains, les fabricants n’ont aucune obligation légale d’afficher la liste complète des ingrédients de leurs produits. Ce n’est pas une lacune technique : c’est un choix politique, révélateur du peu de considération accordée à la santé intime des femmes africaines dans les priorités sanitaires nationales et internationales. Pourtant nous avons des services techniques ou alors nous avons des ministères.
À l’autre extrémité du spectre, des millions de jeunes filles en zones rurales, faute de moyens pour accéder aux serviettes commerciales, recourent à des solutions de fortune : morceaux de pagne le plus souvent, les mousses de vieux matelas. Ces pratiques génèrent des infections urinaires et gynécologiques graves tel que les vaginoses bactériennes, candidoses récurrentes pouvant évoluer, sans traitement, vers des complications irréversibles incluant l’infertilité secondaire. C’est justement pour réduire cette précarité que les ONG se sont engagés dans cette lui mais il convient de rappeler les risques que nous n’avons souvent pas en vue.
Le retour au tissu ?
Face à ce double constat, une partie du mouvement militant et de la société civile plaide pour un retour aux pratiques ancestrales, l’usage de morceaux de tissu tel que le pratiquaient les générations précédentes. L’intention est légitime. L’argument mérite pourtant d’être examiné avec rigueur.
Le tissu d’autrefois était un tissu dont la teneur chimique n’équivalait pas à ce que nous avions aujourd’hui. Utilisé comme protection menstruelle et fréquemment séché dans des espaces confinés ou dissimulés par honte, par discrétion imposée par le tabou des règles, il devient un terrain propice à la prolifération de moisissures et de bactéries dangereuses. Les risques qu’il fait peser sur les muqueuses génitales ne sont pas moindres que ceux des serviettes industrielles bon marché : ils sont différents, mais tout aussi réels.
La véritable réponse structurelle réside dans le développement et la diffusion à grande échelle de protections réutilisables certifiées : serviettes lavables fabriquées avec des textiles labellisés sans substances toxiques, coupes menstruelles en silicone médical, indemnes de tout composé chimique et compatibles avec la flore vaginale. Ces solutions existent. Elles sont durables économiquement sur plusieurs années d’usage et écologiquement par l’élimination des déchets plastiques à usage unique. Ce qui leur fait défaut, c’est une volonté politique de les rendre accessibles, un cadre réglementaire pour en garantir la qualité, et des infrastructures d’eau et d’assainissement suffisantes pour en permettre l’usage dans les zones les plus vulnérables.
Des toilettes sans propreté, une distribution sans infrastructure : une autre injustice invisible
Les initiatives de distribution gratuite de protections menstruelles méritent d’être saluées. Elles témoignent d’une prise de conscience réelle et constituent un premier pas indéniable. Mais elles buttent, dans la pratique, sur une réalité structurelle que les chiffres et les discours officiels occultent trop souvent : à quoi sert une serviette hygiénique si la femme ou la jeune fille qui la reçoit n’a nulle part où la changer dignement ?
En Afrique subsaharienne, l’accès aux toilettes demeure profondément inégal selon le milieu de résidence, le niveau de revenu et le genre. Dans de nombreuses écoles rurales, les latrines, lorsqu’elles existent, sont communes aux filles et aux garçons, dépourvues de verrous, sans eau courante ni dispositif de gestion des déchets. Dans les marchés, les espaces de travail informels et les transports en commun, les femmes qui ont leurs règles sont livrées à elles-mêmes, contraintes à des stratégies de débrouille qui compromettent à la fois leur hygiène et leur dignité.
L’inégalité d’accès aux toilettes n’est pas un détail logistique. C’est une dimension à part entière de la précarité menstruelle, et l’une de ses expressions les plus brutales. Une jeune fille qui ne peut pas se changer à l’école choisit souvent de ne pas y aller. Une femme qui travaille dans un marché sans toilettes adaptées gère ses règles dans des conditions qui augmentent les risques d’infection. La distribution de protections sans investissement parallèle dans les infrastructures sanitaires revient à poser une solution sur la moitié du problème.
À cette inégalité d’accès s’ajoute la question, rarement posée frontalement, de la propreté de ces espaces. Disposer d’une toilette ne suffit pas si celle-ci est insalubre, sans eau, sans poubelle pour éliminer les protections usagées. Les infections urinaires et gynécologiques contractées dans des toilettes publiques dégradées constituent un risque sanitaire documenté, qui frappe en priorité les femmes, et parmi elles les plus jeunes et les plus vulnérables.
Une véritable politique de justice menstruelle doit donc intégrer non seulement la construction de toilettes séparées et sécurisées pour les filles dans toutes les écoles, mais aussi leur entretien régulier, leur dotation en eau propre et en dispositifs de gestion hygiénique des déchets menstruels. Distribuer des serviettes sans construire des toilettes dignes, c’est offrir une réponse incomplète à une injustice totale.
Il est important de rappeler qu’il ne s’agit pas d’une critique des actions qui sont faites. Il s’agit de lever le voile sur les parties qu’on ne voit souvent pas et voir dans quelle mesure faire évoluer les plaidoyers en faveur de la justice menstruelle. Une politique de justice menstruelle cohérente en Afrique ne peut faire l’économie de quatre chantiers simultanés. Premièrement, instituer une réglementation sanitaire contraignante sur la composition des produits menstruels commercialisés, avec obligation d’étiquetage exhaustif et contrôle aux frontières des importations. Deuxièmement, si c’est possible, avoir des tissus conçu spécialement pour ces ces protections réutilisable avec des produits soucieux de la santé de la femme. Aujourd’hui en Afrique de l’Ouest dispose de grands producteurs de coton et des usines de production des dérivés du coton c’est donc une occasion d’avoir sa souveraineté dans ce domaine.
Troisièmement, inscrire la construction et l’entretien de toilettes séparées, sécurisées et dotées d’eau courante dans toutes les écoles comme priorité budgétaire non négociable des politiques éducatives.
Quatrièmement, intégrer l’éducation menstruelle dans les curricula scolaires et les programmes de santé communautaire, pour lever les tabous qui aggravent les risques sanitaires et freinent l’accès aux soins.
Distribuer ne suffit pas. Contrôler ce que l’on distribue, garantir les conditions de son usage et nommer ce que la société préfère taire : voilà les impératifs d’une justice menstruelle qui ne soit pas seulement un slogan.