Quand Jean-Noël Barrot qualifie lui-même d’anomalie la décennie sans visite française de haut niveau à Lomé, il dévoile indirectement que la France en choisissant cette visite cherche à reconsidérer autrement les choses. Pendant dix ans, Paris a regardé Lomé avec une distance mêlée de méfiance. Un régime qui jouait sur plusieurs tableaux, un ministre des Affaires étrangères dont les discours souverainistes “pourraient agacer” les chancelleries occidentales déjà que les sentiments anti français sont difficilement appréhendant alors une proximité assumée avec Moscou qui contredisait les alignements attendus ne serait pas naturellement bien vu. Et puis la France a perdu le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Au vue des circonstances, elle a conclu que le Togo précisément parce qu’il avait su maintenir des relations avec tout le monde pourrait être une possible option capable de contribuer a trouver un point d’entente avec les pays du Sahel plus précisément en ce qui concerne les intérêt français. Quelques jours après la visite de Barrot, le général Tiani effectue un déplacement discret à Lomé et change de discours en ce qui concerne un possible partenariat concernant l’uranium avec la France.

Le théâtre des opérations diplomatiques sahéliennes a un nouveau nom : Lomé.

Pendant que Dussey tenait des discours souverainistes qui irritaient Paris, le Togo maintenait ses liens institutionnels avec les organisations régionales proches de l’Occident. Pendant qu’il se rapprochait de Moscou, il préservait ses relations économiques avec la France. Ce double jeu est une stratégie de survie construite sur une conviction : dans un environnement géopolitique instable, la dépendance exclusive à un seul partenaire est une vulnérabilité fatale surtout que le régime cherche à se maintenir. Ce positionnement ambigu, qui a longtemps irrité Paris, est précisément ce qui fait aujourd’hui la valeur stratégique du Togo. On ne peut servir d’intermédiaire qu’en étant dans cette position du Togo. Ce que Paris n’a pas immédiatement perçu, c’est qu’il pourrait profiter du double jeu du Togo en faveur de ses intérêts. Le Togo a maintenu sa proximité avec les juntes sahéliennes au moment précis où la France les perdait. Il a laissé transiter sur son territoire et par son port des flux économiques que Paris aurait préféré bloquer. Et c’est précisément pour cela que Lomé peut aujourd’hui parler à Niamey là où Paris ne le peut comme avant.

La France recalcule : de la mise à distance à l’approche intéressée

La visite de Barrot ne s’explique pas par un regain d’affection pour le régime togolais. Elle s’explique par une arithmétique géopolitique brutale. Sans accès direct aux juntes sahéliennes, Paris a besoin d’interlocuteurs africains proche d’elles. Le Togo coche toutes les cases.

La suspension de RFI et France 24 au Togo depuis juin 2025, que Barrot a abordée avec une prudence remarquable lors de sa visite, illustre parfaitement la nature de cette relation reconstruite : la France est prête à mettre en sourdine certaines de ses exigences habituelles comme la liberté de la presse, les standards démocratiques d’autant qu’elle même peine à les respecter pour préserver un partenariat qu’elle juge stratégiquement prioritaire.

Mais il y a une dimension que les déclarations officielles n’abordent pas frontalement : le dossier de l’uranium nigérien. Fin novembre 2025, un convoi d’environ 1 000 tonnes d’uranium a quitté le site d’Arlit sans l’autorisation d’Orano, vraisemblablement acheminé par la route à travers le Burkina Faso vers le port de Lomé pour être vendu à de nouveaux partenaires. Le Togo se retrouve ainsi non seulement au centre d’un noeud diplomatique entre Paris et Niamey, mais aussi au cœur du corridor logistique de l’uranium nigérien vers des acheteurs alternatifs. .

Le Niger, Orano et l’uranium : une rupture consommée aux conséquences géopolitiques majeures

Pour comprendre le changement de discours de Tiani, il faut d’abord comprendre l’ampleur de la rupture entre le Niger et Orano. Présent depuis plus de cinquante ans dans le pays d’abord sous le nom d’Areva, puis d’Orano, le groupe français avait construit une position dominante dans l’exploitation de l’uranium nigérien à travers ses filiales Somaïr et Cominak. Cette position, perçue à Niamey comme un accaparement historique des ressources nationales dans des conditions déséquilibrées, est devenue politiquement intenable après le coup d’État de juillet 2023. La rupture s’est consommée par étapes. En octobre 2024, Orano a dû suspendre sa production à la mine de Somaïr, les stocks étant saturés et les frontières fermées notamment celle avec le Bénin, principal corridor d’exportation. En juin 2025, le Niger a franchi le pas de la nationalisation en reprenant le contrôle direct de la Somaïr, transférant ses actifs au patrimoine national. Orano a répondu en engageant des arbitrages internationaux et en menaçant de poursuites pénales tout déplacement d’uranium sans son autorisation. Niamey a riposté en accusant le groupe de désastre écologique et en affirmant sa souveraineté totale sur les stocks. Fin novembre 2025, le Niger a forcé le passage en organisant unilatéralement le convoi d’Arlit vers Lomé, bravant les injonctions des tribunaux internationaux. C’est dans ce contexte de rupture juridique et économique consommée que le Niger cherche à vendre son uranium au meilleur prix sur le marché mondial Russie, Iran, Turquie et États du Golfe étant évoqués comme acheteurs potentiels. Le début d’apaisement observé en février 2026, avec la déclaration de Tiani sur la restitution possible de 95 tonnes d’uranium à Orano correspondant à la part française de la production passée, ne signifie pas une réconciliation. Il signifie que Niamey veut solder le contentieux juridique pour vendre librement le reste du stock nationalisé sans le risque d’une interdiction internationale. C’est un compromis forcé, non un retour au statu quo ante. Le Niger ne cherche pas à récupérer Orano. Il cherche à se débarrasser du contentieux Orano pour avoir les mains libres sur son uranium. La nuance est fondamentale.

Le Niger dos au mur : quand la contrainte économique dicte la diplomatie

Le changement de ton du général Tiani après son passage à Lomé ne s’explique pas par une conversion idéologique. Il s’explique par une accumulation de contraintes économiques qui rend le pragmatisme inévitable. Le Bénin a bloqué le transit de l’uranium par le port de Cotonou, privant Niamey de son débouché historique. Les sanctions économiques post-coup d’État ont fragilisé les finances publiques. Plus de quatre millions de Nigériens nécessitent une assistance humanitaire en 2026. Et les arbitrages internationaux engagés par Orano font peser une incertitude juridique sur les ventes d’uranium que Niamey cherche à conclure avec ses nouveaux partenaires. Dans cet espace de contraintes multiples, le message que le Togo transmet de Paris à Niamey trouve une oreille réceptive : il existe des arrangements qui permettent au Niger de préserver sa posture souverainiste et ses nouveaux partenariats tout en réduisant le risque juridique international et en rouvrant des canaux économiques partiellement bloqués. Le changement de discours de Tiani après Lomé est la traduction publique de ce calcul : on peut négocier avec la France sans se renier, à condition que les termes de la négociation soient radicalement différents de ceux d’avant 2023.

Les risques du rôle de pivot pour le Togo

Le rôle de pivot que joue Lomé dans cette recomposition n’est pas sans risques pour le Togo lui-même. Le fait que le port de Lomé soit vraisemblablement le point de transit de l’uranium nigérien vendu à des partenaires alternatifs place le Togo dans une position délicate vis-à-vis de la communauté internationale et des institutions financières occidentales. C’est précisément l’une des raisons pour lesquelles la visite de Barrot était aussi une façon pour Paris de signifier à Lomé les limites de ce qu’il peut faire sans en payer le prix diplomatique. Par ailleurs, les juntes sahéliennes qui pour le moment considère le Togo comme meilleur allié pourraient à terme percevoir le Togo comme un cheval de Troie de Paris plutôt que comme un médiateur neutre surtout si les négociations aboutissent à des résultats jugés favorables aux intérêts français. Cette perception viderait Lomé de sa valeur ajoutée diplomatique. Mais il faut reconnaître que dans cette situation que le Togo soit un cheval de Troie ou pas les pays de l’aes quoique montrant des efforts louable de survie se retrouve dans une position délicate actuellement. La tension entre la proximité togolaise avec la Russie et son rôle de courroie de transmission française n’est pas indéfiniment tenable. À mesure que la recomposition géopolitique s’approfondit, Lomé pourrait être contraint de clarifier son positionnement et perdre ainsi précisément la stratégie d’ambiguïté calculée qui fait aujourd’hui sa force qui pour le moment l’épargne de l’isolement de ses pairs pour son maintien au pouvoir.

Perspectives

La recomposition en cours repose sur des calculs d’intérêts à court terme qui a l’avenir peu constituer une jurisprudence pour le long terme. Le Niger ne négocie pas par conviction mais sous contrainte économique et juridique. La France s’approche du Togo par déficit d’alternatives, non par révision profonde de sa doctrine africaine. Le Togo joue le pivot parce que ce rôle sert sa survie politique, non par altruisme régional. Ce qui est certain, c’est que le système de relations franco-ouest-africain d’avant 2020 ne reviendra pas. La nationalisation de Somaïr, les arbitrages internationaux, le convoi d’uranium forcé vers Lomé, le changement de discours de Tiani après son passage dans la capitale togolaise tout cela dessine les contours d’un ordre nouveau dont les règles sont encore en négociation. La question n’est plus de savoir si la France reviendra au Sahel dans les conditions d’avant. La question est de savoir si elle est capable de construire une relation débarrassée des automatismes de la Françafrique, dans un environnement où le Togo a compris avant elle que la neutralité calculée vaut mieux que l’alignement exclusif et où le Niger a compris que la souveraineté sans ressources n’est qu’un slogan. Lomé réussira t’elle à demeurer indispensable ou alors sera rapidement relégué en arrière plan lorsquon aura plus besoin de lui. Puisque le fait que ce régime se maintient au pouvoir est déjà un fait qui ne passe inaperçu. Ce qui surtout n’est pas vraiment bien vu par les pays qui n’ont cessé de changer de président sans confisquer le pouvoir. La réponse dépendra moins des diplomates que des réalités de terrain qui les contraignent.​​​​​​​​​​​​​​​​