Il n'est plus à démontrer que la tradition occupe, en Afrique que peu d'institutions modernes parviennent à concurrencer. Elle structure l'appartenance, organise la transmission des savoirs et fonde souvent la légitimité même du pouvoir local. Face à un tel poids symbolique, une question s'impose : toute tradition mérite-t-elle d'être perpétuée simplement parce qu'elle est ancienne ? sous prétexte d’une certaine sauvegarde de pratique traditionnelle? Le cas de l'excision, pratique traditionnelle encore présente dans plusieurs pays de la région, permet de sortir cette interrogation du registre abstrait pour l'ancrer dans une réalité vécue par des millions de femmes et de filles.
Il serait malhonnête de réduire la tradition à un simple répertoire de contraintes pesant sur les femmes. Une part importante des savoir-faire artisanaux, des mécanismes de solidarité communautaire et des rôles économiques reconnus aux femmes dans certaines sociétés ouest-africaines relève précisément de la coutume. Le tissage, la transformation agroalimentaire ou encore certains systèmes de succession matrilinéaire montrent que la tradition n'est pas mécaniquement défavorable aux femmes. Elle peut au contraire constituer un espace d'autonomie économique et de reconnaissance sociale.
Mais la même tradition qui transmet un savoir-faire peut aussi transmettre une blessure. L'excision en offre l'illustration la plus nette. Présentée par ses défenseurs comme un rite de passage garantissant l'intégration sociale, la fidélité conjugale ou la pureté d'une jeune fille, elle repose en réalité sur un contrôle du corps féminin que rien ne justifie sur le plan sanitaire et que la médecine qualifie sans ambiguïté de mutilation. L'Organisation mondiale de la santé estime que plus de 130 millions de femmes et de filles vivent aujourd'hui avec les conséquences de cette pratique, et que plusieurs millions de filles supplémentaires demeurent chaque année exposées au risque d'y être soumises.
La prévalence de l'excision varie considérablement d'un pays à l'autre de la région, et même d'un groupe ethnique à l'autre au sein d'un même pays. Au sommet du classement mondial se trouvent la Somalie, la Guinée, Djibouti et l'Égypte, où plus de neuf femmes sur dix ont subi une excision. Le Mali se situe juste derrière ce groupe de tête, avec une prévalence de 88,6 % chez les femmes de 15 à 49 ans, un chiffre pratiquement inchangé depuis les années 2000 malgré les campagnes de sensibilisation, et des écarts extrêmes entre régions, de 95,7 % à Kayes à seulement 0,5 % à Gao. Le Burkina Faso, longtemps cité comme l'un des pays les plus touchés, affiche une trajectoire différente : la prévalence chez les femmes de 15 à 49 ans est passée de 75,8 % en 2010 à 67,6 % en 2015, preuve d'un recul réel bien que la pratique conserve un poids considérable. La Côte d'Ivoire se situe à un niveau intermédiaire, avec environ 45 % des femmes concernées, une proportion là encore plus faible chez les femmes de moins de trente ans que chez leurs aînées, signe d'un effritement générationnel de la norme.
À l'autre extrémité du spectre, le Bénin et le Cameroun illustrent qu'une prévalence nationale faible peut coexister avec des poches de très forte pratique. Au Bénin, la prévalence nationale s'établit autour de 9 %, mais grimpe à plus de 37 % dans le département du Borgou, au nord, tandis que cinq des douze départements du pays affichent une prévalence inférieure à 1 %. Le Cameroun présente une physionomie comparable : une moyenne nationale de seulement 1,4 %, qui masque des taux atteignant 20 % dans certaines zones rurales. Le Togo se situe dans cette même configuration, avec une prévalence nationale de 5 à 6 %, mais des taux de 85 à 98 % chez certains groupes ethniques comme les Cotocoli, les Tchamba ou les Peul, alors que les deux ethnies les plus nombreuses du pays, les Adja-Ewé et les Akposso-Akébou, ne pratiquent pas l'excision.
Ce que cette géographie révèle est important. Il ne s'agit ni d'un trait culturel africain indifférencié, ni d'un invariant national, mais d'une norme sociale ancrée dans des groupes ethniques et des zones précises, capable de reculer sous l'effet de la loi, de l'éducation et de la mobilisation communautaire, comme le montre le cas burkinabè, ou de persister malgré l'interdiction légale, comme au Mali. Le Togo a interdit l'excision dès 1998, une interdiction reprise et renforcée par le code pénal de 2015. Que la pratique recule malgré la difficulté de faire appliquer la loi dans certaines zones rurales confirme qu'une tradition peut être abandonnée sans que la société qui la portait s'effondre.
Face à ce constat, deux postures sont également insatisfaisantes. La première consisterait à rejeter la tradition en bloc au nom d'une modernité présentée comme universellement supérieure, ce qui reviendrait à ignorer tout ce que la coutume transmet de positif en matière de cohésion sociale et d'autonomie économique féminine. La seconde consisterait à tout relativiser au nom du respect culturel, ce qui reviendrait à accepter que des filles continuent de subir une mutilation irréversible au motif que la pratique est ancienne.
Un critère plus rigoureux permet de sortir de ce faux dilemme. Une tradition mérite d'être perpétuée lorsqu'elle ne repose pas sur la subordination structurelle d'un groupe à un autre, et lorsqu'elle ne prive personne, sans son consentement, de son intégrité physique ou de sa capacité à décider de son propre corps. L'excision échoue sur ces deux critères à la fois : elle est pratiquée sur des mineures qui ne peuvent y consentir, et elle vise explicitement, selon les justifications mêmes de ses défenseurs, à contrôler la sexualité et le corps des femmes. Ce n'est donc pas parce qu'elle est une tradition qu'elle pose problème, mais parce qu'elle organise une inégalité de genre que ni l'ancienneté ni le contexte culturel ne peuvent racheter.
La question posée en ouverture appelle donc une réponse nette. Non, toute tradition n'est pas bonne à faire perdurer, et l'affirmer n'est pas un rejet de la culture africaine mais une exigence de cohérence : les mêmes sociétés qui valorisent la dignité, la solidarité et la transmission ne peuvent, sans se contredire, continuer à justifier une pratique qui blesse durablement celles qu'elles prétendent protéger. Le véritable enjeu n'est donc pas de choisir entre tradition et modernité, mais de distinguer, à l'intérieur même du patrimoine culturel, ce qui construit de ce qui mutile. C'est cette capacité de discernement, plus que le rejet ou la préservation aveugle, qui permettra à la tradition de rester un socle vivant plutôt qu'un poids hérité.
Sources
Organisation mondiale de la santé, données générales sur les mutilations génitales féminines.
Mali : enquête démographique et de santé (EDS) 2023-2024, rapportée par l'Agence de Presse Africaine, "Mali : la CNDH réclame une loi contre l'excision" ; confirmée par 28 Too Many, profil pays Mali (fgmcri.org).
Burkina Faso : Burkina24, "Vers zéro pratique de l'excision en 2030", données de 2010 et 2015.
Côte d'Ivoire : Population Reference Bureau, "Mutilations génitales féminines/Excision : Données et tendances", mise à jour 2017.
Bénin : 28 Too Many, "MGF au Bénin : bref compte-rendu", données INSAE/MICS 2014.
Cameroun : Allodocteurs, "Cameroun : stop aux mutilations génitales féminines", données EDS-MICS 2011.
Togo : rapport UNICEF-UNFPA 2008 sur les mutilations génitales féminines au Togo ; Loi n° 98-016 du 17 novembre 1998 ; Code pénal togolais de 2015.
Classement mondial (Somalie, Guinée, Djibouti, Égypte) : rapport UNICEF 2016, cité par Allodocteurs, "En Afrique, l'excision tue toujours", et Pourquoi Docteur, "L'excision, une menace pour 30 millions de petites filles".




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