Il existe, en Afrique, une forme de cacophonie extractive. D’un côté, des sites d’orpaillage artisanal prolifèrent en marge du contrôle des États, échappant à toute traçabilité fiscale ou environnementale. De l’autre, les mêmes États délivrent en toute légalité des permis d’exploitation pour le sable, le phosphate, le pétrole, ou encore l’or lorsqu’il est extrait industriellement. Deux régimes juridiques opposés, mais un même résultat sur le terrain : des nappes phréatiques polluées, des terres dégradées, des populations riveraines rendues malades. La légalité de l’activité ne semble déterminer ni son coût environnemental ni son coût humain. Elle détermine seulement qui peut, en théorie, en être tenu responsable, et c’est peut-être là que se loge la vraie question.

Une jeunesse sans horizon, un aimant minier

Le point de départ du phénomène est d’abord économique. Dans plusieurs pays de la sous-région, l’offre d’emploi formel reste structurellement insuffisante pour absorber une jeunesse rurale nombreuse. Face à cette impasse, les sites miniers artisanaux fonctionnent moins comme un choix professionnel que comme un exutoire de survie, l’un des rares horizons économiques immédiatement accessibles pour des jeunes sans emploi ni perspective. Au Burkina Faso comme au Mali, en Côte d’Ivoire, au Ghana ou au Niger, plusieurs centaines de milliers de personnes dépendraient ainsi, directement ou indirectement, de l’orpaillage artisanal pour leur subsistance.

Cette attraction produit un exode qui prend deux formes distinctes. La première est transfrontalière et régionale. Dans plusieurs zones rurales de la sous-région, déjà fragilisées par la pauvreté et, dans certains cas, par l’insécurité qui touche les régions frontalières, des hommes et des femmes partent vers les sites aurifères du Ghana ou de la Côte d’Ivoire, parfois pour plusieurs années, parfois sans retour ni nouvelles. La seconde forme de mobilité est interne, à l’intérieur même des pays qui abritent les gisements. Sur le site de Sabouri, dans la commune de Mané au Burkina Faso, les travailleurs viennent le plus souvent de zones rurales du pays lui-même et s’organisent sur place autour d’une économie parallèle structurée, avec sa propre autorité locale, ses commerces et sa vie communautaire. Dans les deux cas, le moteur reste le même : un différentiel économique entre des campagnes appauvries et des poches d’activité minière, où qu’elles se trouvent.

Le prix payé par les familles restées derrière

Le coût social de cet exode se mesure d’abord dans les foyers laissés derrière. Des cas documentés dans plusieurs pays de la région montrent une multiplication des ménages de fait monoparentaux, révélatrice de ce phénomène. Des épouses ou des maris partis chercher l’or ne reviennent parfois plus, ou seulement après plusieurs années de silence. Ceux qui restent, femmes ou hommes, doivent alors assumer seuls la charge des enfants, inversant parfois les rôles domestiques traditionnels. Certains enfants sont retirés de l’école faute de moyens et orientés vers des filières d’apprentissage plus courtes. D’autres, ailleurs dans la région, sont directement employés sur les sites miniers eux-mêmes, une réalité documentée dans plusieurs pays producteurs. L’argent de l’orpaillage permet parfois de bâtir une maison ou de financer un commerce, mais il arrive aussi que le pari économique du départ se solde par un appauvrissement, une maladie contractée sur place, ou une absence qui ne prend jamais fin.

Un désastre qui ne s’arrête pas à la famille

Loin d’être seulement un phénomène social, l’orpaillage est aussi, et peut-être avant tout, un phénomène environnemental. Le territoire quitté par la main-d’œuvre agricole est souvent le même territoire empoisonné par l’activité minière elle-même, ce qui inflige une forme de double peine aux zones concernées. En Côte d’Ivoire par exemple, plusieurs cours d’eau et leurs affluents sont aujourd’hui contaminés par des substances comme le cyanure ou le mercure utilisées dans le traitement artisanal du minerai. La ressource halieutique s’y raréfie, les nappes phréatiques de certaines localités sont atteintes, et les terres agricoles se retrouvent à la fois criblées d’excavations et rendues stériles par les produits toxiques qui y sont déversés. Ce constat, documenté pour la Côte d’Ivoire, n’a rien d’isolé : il se retrouve, avec des variantes locales, sur la plupart des grands bassins aurifères artisanaux de la sous-région.

Quand la légalité ne protège personne

C’est ici que le regard doit s’élargir au-delà de l’or artisanal. L’exploitation informelle n’a pas le monopole des dégâts environnementaux. Le sable, le phosphate, le pétrole, ou l’or lui-même lorsqu’il est exploité industriellement sous permis, font l’objet, dans plusieurs pays de la région, d’autorisations en bonne et due forme délivrées par les États. Le pétrole extrait dans le delta du Niger illustre depuis des décennies l’ampleur que peuvent atteindre les dommages environnementaux et sanitaires d’une exploitation pourtant parfaitement légale. L’industrie phosphatière ouest-africaine, dont le cas sénégalais autour de Taïba est documenté de longue date, montre également comment une activité autorisée peut affecter durablement les sols, les eaux et la santé des populations environnantes. Le Togo n’échappe pas à cette réalité régionale, avec sa propre filière phosphatière, qui s’inscrit dans le même schéma d’ensemble sans qu’il soit nécessaire de s’y attarder davantage pour comprendre la portée du problème.

La différence entre ces deux régimes, informel et formel, n’est donc pas dans l’ampleur des dégâts, mais dans la responsabilité qu’ils engagent. Une exploitation illégale peut à la rigueur invoquer l’incapacité de l’État à la contrôler. Une exploitation légale, elle, prive l’État de cette excuse, puisqu’il l’a lui-même autorisée en connaissance de cause.

À quel prix, et pour qui ?

Reste alors la question posée en titre. Ni le statut légal ni le statut informel d’une exploitation ne semblent, en pratique, protéger les populations qui vivent à proximité des sites, ni les territoires qui les accueillent. Les tentatives de régulation existent pourtant : opérations de répression contre l’orpaillage clandestin, durcissement des régimes de redevances, campagnes de fermeture de sites illégaux. Mais ces mesures, ponctuelles et souvent réactives, ne suffisent visiblement pas à endiguer un phénomène qui repose avant tout sur une précarité économique structurelle, elle-même largement antérieure à la ruée vers telle ou telle ressource. Tant que cette précarité restera le principal moteur de l’exploitation, légale comme informelle, la question de son prix continuera de se poser, sans réponse arrêtée, à chaque nouvelle ressource découverte sous le sol ouest-africain. Il y a là, pour les organisations de plaidoyer comme pour les décideurs publics, une invitation à faire en sorte que les recettes tirées de ces exploitations servent enfin les droits fondamentaux des populations qui en portent le coût le plus lourd.